« J’ai très mal démarré dans la vie. Toute petite, j’ai été placée chez des nourrices à la suite d’une maladie infantile, ce fut une période triste et douloureuse. Ensuite, comme tous les enfants de la famille, je suis allée en pension, de 7 à 16 ans. A l’Institut Sévigné, un établissement religieux de Vincennes, la nourriture était affreuse. Il y avait le verre de lait de 11 h 30 et de 16 h 30, des repas sinistres au réfectoire et (heureusement) de petites cachettes pour nos gourmandises secrètes. Mon père, alsacien, avait une usine de sculpture sur ivoire, et ma mère, d’origine normande, était femme au foyer. Ancienne pensionnaire, elle aussi, pupille de la nation, elle cuisinait un peu et adorait les bons produits mais, à l’époque, je ne m’y intéressais pas. Je rentrais au bercail tous les week-ends, mais c’est la pension qui a forgé mon caractère. Sans cette expérience, je n’aurais sans doute pas développé mon côté rebelle et rock’n’roll. Je n’ai découvert les plaisirs culinaires qu’à 30 ans, grâce à un homme, mon pygmalion gourmet, qui a disparu par la suite dans un accident. C’était l’époque de la “nouvelle cuisine”, au début des années 1970, et je me suis prise de passion pour tout ce qui se mange. Je travaillais dans la pub et, tous les ans, j’allais au Festival de Cannes pour le boulot. A Juan-les-Pins, je suis allée goûter la cuisine d’Alain Ducasse sur les conseils du chef Jacques Maximin : le meilleur repas de ma vie. Je me souviens de ses pâtes incroyables, avec des pommes de terre nouvelles, des petits pois, des févettes, des cigales de mer. A partir de là, je l’ai suivi au marché tous les matins, jusqu’à ce qu’il me laisse entrer dans ses cuisines… huit ans plus tard. Au Louis XV, à Monaco, je suis devenue sa cuisinière personnelle. Je lui mitonnais des petits plats quand il en avait marre de manger sa cuisine de palace. J’ai beaucoup appris de Ducasse, et lui de moi – j’ai un côté chineur, j’aime chercher des textes anciens pour comprendre d’où vient ce que l’on mange. Ce couscous au pain a obtenu le prix spécial du jury au festival mondial du couscous de San Vito Lo Capo, en Sicile. Il y a une dizaine d’années, je me suis intéressée au couscous. Je suis tombée sur un texte de l’écrivain Raymond Dumay, qui affirme que ce plat n’est pas originaire du Maghreb, mais d’Auvergne, où on l’appelle “couchi-coucha” et où on le prépare avec du blé de Limagne. J’ai aussi trouvé un texte sur la vie des musulmans au Moyen Âge, qui évoque un couscous à base de pain rassis émietté, servi dans la croûte de la miche. J’ai été séduite par ce plat proche de la panade et de la panzanella italienne – un plat du pauvre, bon et humble. Je l’ai même présenté en 2008 au festival mondial du couscous de San Vito Lo Capo, en Sicile. J’ai obtenu le prix spécial du jury, moi, la petite Française débarquée avec ses casseroles, et je me suis retrouvée à préparer un couscous pour cent personnes. Un moment aussi subversif que mémorable. »