L’expression populaire « fracture alimentaire », née de la fracture sociale et des crises sanitaires, est un fait nouveau. Bien manger n’est plus à la portée de tous. Alors que l’Etat dans sa sphère d’actions sociales pourrait réfléchir à la mise en œuvre permettant de pérenniser cet acte social qu’est le repas, il n’existe à ce jour aucun statut qui modélise l’acte de bien manger, aucun code de déontologie du bon, qui veille à éviter de potentiels abus. La réduction de la « fracture alimentaire » n'est pas seulement une raison économique et une affaire d'entreprises, elle est aussi une question d’identité culturelle. Bien manger touche au principe de vie individuelle et de vie ensemble. C'est sur cet antagonisme du besoin physiologique et du besoin de plaisir que bien manger danse depuis des siècles. Offrant la communion entre la bonne cuisine compensatrice et l’ambiguïté de sa relation humaine, le bon libère une communication culturelle. Ce bon, messager de l’inattendu mis à la portée de tous, fascinante spécificité et labeur devenu référence, reflète toute une communauté, toute une société. Aujourd’hui, un homme vaut par son argent et par son influence. Autrefois, tout au moins dans les dîners et les soupers, il ne valait que par son esprit. Les croyances ou la situation sociale d’un homme ne comptaient pas s’il avait de l’esprit. La table y trouve son effet placebo du bien-manger ; alors qu'elle pourrait simplement ouvrir à la consommation, elle définit finalement des repères qui nous amènent à nous regarder bien consommer et à retranscrire la représentation de bien manger à table dans la problématique du paraître. La représentation de bien manger à table comme la représentation du bon en cuisine seraient-elles, toutes deux, en train de déposséder l’homme de son individualisation pour l’entourer de dogmes, lui faisant oublier au passage le besoin de bien manger physiologiquement. Chez nous, manger n’est pas simplement un besoin, c’est un plaisir. C’est un art qui a ses codes, ses maîtres et son histoire. Cette fonction particulière de donner une représentation adéquate aux repas quotidiens perçus par les sens fournit un cadre qui permet de classer efficacement les données sur lequel, le langage peut se reposer pour différencier le bon du mauvais et dont son utilisation se traduit de plus en plus par le plaisir. L’exercice du parler gustatif avec réminiscences des souvenirs gustatifs de l’enfance devient à notre époque une distinction, voire un jeu. Ainsi chez l'homme, cette compétence de parler bon devient une qualité supérieure par excellence, voire une fonction créatrice, bien que ce langage, estimé comme professionnel par les uns et symbolique par les autres, est absolument complémentaire des moyens de communication très divers (auditifs, tactiles, visuels ou autres) employés par le langage sensoriel. Associer, transformer et restituer, c'est là l’intérêt essentiel des connaissances et souvenirs gastronomiques et alimentaires. C'est ce que permet le langage culinaire, que l'on peut considérer comme une combinaison créatrice de transmission à autrui. On peut affirmer aujourd'hui que l'évolution du bien-manger, depuis ses plus lointaines utilisations connues, a porté avant tout sur le développement progressif de ses intitulés. Les titres et appellations de chaque produit reconnu comme bon comme de chaque bonne recette ont bien plus fait avancer l’imaginaire du consommateur que les préparations par elles-mêmes, rapportant toujours au passage un fragment de vocabulaire appartenant au passé afin de raviver la mémoire du mangeur. Il est impossible de ne pas supposer qu'entre l'évolution du produit et celle de la performance linguistique qui le caractérise, il n'y ait pas eu un rapport très étroit, qui aurait fait du langage le réel produit, du simple produit un réel bon produit sublimé, et du mangeur un apprenant.